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poisson.soluble poisson.soluble@infonie.be
Thu, 25 May 2000 11:29:42 +0200


----- Message d'origine -----
De : poisson.soluble <poisson.soluble@infonie.be>
À : palais tokyo <palais-tokyo-list@pleine-peau.com>
Envoyé : jeudi 25 mai 2000 11:12
Objet : approved ?


>
> >    Je n'étais pas parmi les chômeurs et les lycéens arrêtés puis
torturés,
> > les lanceurs de pierres... J'ai écrit sur eux, c'est tout.
> >
> > Je veux détruire le symbole que je suis devenu
> >
> > Par TAOUFIK BEN BRIK
> > Taoufik Ben Brik est journaliste.
> >
> > Le mercredi 24 mai 2000
> >
> >
> >
> > Je suis bidon? Peut-être. Mais la Tunisie militante a été consolidée et
> elle
> > n'est pas bidon.  Qu'est-ce que j'ai fait, moi ? Une grève de la faim ?
On
> > peut se demander pourquoi. Je suis un journaliste qui n'avait plus rien
à
> > écrire. Ma grève de la faim est devenue le meilleur article que j'aie
> jamais
> > fait. Aujourd'hui, certains me disent: il est bidon, ton mouvement. Peut
> > être qu'ils sont dans le vrai. J'ai toujours été un arnaqueur, j'aime
> créer
> > du faux-semblant. Comme au poker, le plus important, c'est le bluff. On
> > pensait que j'avais un full aux as dans la main. Que je l'ai ou pas,
> > qu'est-ce que cela peut faire ? L'important, c'est qu'on le croit. Avec
ou
> > sans, le Roi a été mis à nu, la Tunisie militante a été consolidée. Si
je
> > suis bidon, ces gens-là ne le sont pas.
> > Il y a une supercherie dans tout cela, cette bulle médiatique qui m'a
> > propulsée. Je voudrais détruire ce symbole, que je suis devenu. Depuis
le
> > début, je ne suis qu'une sangsue qui vit sur le dos des véritables
acteurs
> > de la Tunisie militante. Alors que le pouvoir s'abattait sur l'UGTT
(Union
> > générale des travailleurs tunisiens), ce n'est pas moi qui ait mené la
> > dissidence syndicale. Eux ont été en prison. Pas moi. Lorsque Ben Ali a
> > gagné sur tous les fronts dans les années 90, broyé les islamistes, fait
> > main basse sur les partis et les associations, lorsque toute
> > l'intelligentsia tunisienne a tourné sa veste acceptant d'être les
> > conseillers du prince pour lui donner une couverture morale, il n'est
> alors
> > resté à Tunis que quelques mouvements squelettiques qui remuaient
encore.
> De
> > toutes petites mais des choses. Presque rien, mais pas rien. Il y en a
eu
> > pour se battre avec des pétitions et des coups de gueule pour seules
> armes,
> > sachant qu'ils seraient punis de mille persécutions.
> >
> > Je dirais seulement un nom au hasard, celui de Nejib Hosni, cet avocat,
ce
> > seigneur du barreau. Il a envoyé un fax à Amnesty International et puis,
> il
> > n'a jamais raconté comment il avait été mis à genou dans un
commissariat,
> ce
> > moment-là où l'homme est dépouillé de toute sa dignité. Moi, j'étais où?
> Pas
> > avec eux. J'avais déserté la cité morte, parti dans les campagnes avec
les
> > contrebandiers, les trafiquants et leurs ânes. Je faisais des enquêtes
sur
> > cette Tunisie de la ruse, ces va-nu-pieds superbes qui continuaient à
rire
> > dans le pays dévasté. Je ne voulais pas écrire sur les perdants, je ne
> m'en
> > délecte pas. Il y a un côté catin chez moi. Je ne suis revenu que
lorsque
> la
> > Tunisie militante est sortie de sa léthargie en 1998. Mais là encore, ce
> > n'est pas moi qui ait jeté des pierres pendant l'Intifada de Gafsa. Je
> > n'étais pas parmi ces chômeurs et ces lycéens arrêtés puis torturés. Je
> > n'étais pas dans le stade Beja quand les émeutes ont fait 42 morts. Je
> n'ai
> > pas créé le CNLT (conseil national des libertés en Tunisie), cette
> > association de hors-la-loi qui a pris tous les risques, acceptant de
voir
> > disloquer leur vie de famille. J'ai écrit sur eux, c'est tout. Ce
n'était
> > pas très difficile, la Tunisie était alors une caverne d'Ali Baba. Il
> > suffisait d'avoir des yeux. Je n'avais ni leur courage, ni leur passion.
> Je
> > les leur enviais. Et en plus, je n'en ai pas honte.
> >
> > Qu'est-ce que j'ai fait, moi ? Une grève de la faim ? J'ai été comme la
> > reine des abeilles dans la ruche, immobile, passive, juste bonne à
perdre
> > des kilos alors que s'affairaient autour de moi les abeilles. Sans
elles,
> ma
> > grève aurait pu être comme tant d'autres, anodine, isolée. Souvent quand
> > quelqu'un se lance dans un acte comme celui-là, les gens se détournent
> comme
> > devant une souillure. Les réseaux se ferment. Là, tout s'est ouvert, la
> > Ligue des droits de l'homme tunisienne, l'Association des femmes
> démocrates,
> > bien sûr le CNLT, l'Association des jeunes avocats, qui n'a jamais plié
> > l'échine. Ils formaient tous une sorte de cordon autour de moi, me
> cajolant
> > comme un enfant glouton et égoïste. Des femmes de la haute bourgeoisie
qui
> > n'avait jamais été insultée l'ont été par des policiers à cause de moi.
> Sans
> > que jamais la peur ne les lâche, des épiciers ont traversé des cordons
de
> > police autour de ma maison pour m'apporter des présents. J'ai des
caisses
> > d'eau minérales jusqu'au plafond, dans mon salon à Tunis. Ma femme
> n'arrive
> > plus à payer dans les magasins. La nuit, les gens venaient tuer le temps
> > autour de moi, une sorte de veillée, un salon où tout le monde venait se
> > rencontrer dans un apprentissage de la réconciliation entre frères
ennemis
> > de l'opposition. La reconnaissance n'est pas seulement du côté du
pouvoir.
> >
> > Le 25 avril, après plus de trois semaines de grève de la faim, j'avais
> > échoué dans une clinique d'un quartier très chic de Tunis, la seule qui
> > voulait de moi. Elle est tenue par des sœurs blanches. La flicaille
était
> > là. Elle est toujours là, partout chez elle, comme si le pays lui
> > appartenait. Ils n'ont plus voulu me laisser sortir. Séquestré dans la
> > citadelle, j'entendais du bruit dehors. Cela ressemblait à un film. Tu
> > entends des hurlements. Mais qui hurle? Tu entends des coups. Mais qui
> > frappe? Moi, j'ai toujours eu peur que l'ennemi débarque chez moi, tape
ma
> > grosse tronche, m'humilie. Eux, dehors, (je l'ai appris plus tard) se
sont
> > lancé dans une bataille rangée contre la police. C'est quelque chose
> > d'incroyable en Tunisie où l'uniforme provoque une innommable frayeur.
> Sihem
> > Bensédrine (militante et femme de lettre, ndlr) s'était transformée en
> > panthère. Elle leur sautait au visage. Khamais Ksila (opposant politique
> qui
> > fut incarcéré, ndlr) chargeait comme un taureau. Radia Nasraoui (avocate
> > engagée dont le mari est en fuite depuis presque dix ans, ndlr) fut
cette
> > sorcière qui lance des youyous. La police a tabassé tout le monde. Ils
ont
> > kidnappé deux hommes, les ont battus, puis abandonné dans une forêt loin
> de
> > Tunis. Mais tous arboraient leurs blessures, leur douleur non plus comme
> des
> > humiliations mais comme les trophées de ceux qui reviennent du front.
> > Au-delà de la peur, ils ont ce jour-là défié et aplati la créature. Mais
> > moi, je n'étais pas parmi eux. J'étais à l'abri, juste capable de ne pas
> > manger. Maintenant, je voudrais me la couler douce. Boire du vin et
> rentrer
> > ivre mort à 7 heures du matin. Et prendre le large.
> >
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> > Rebonds
> >
> > Quotidien
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> > © Libération
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