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Sun, 9 Apr 2000 18:34:27 +0200


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			------------------ Urbi et orbi  Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques
une fois résolues, vint la question d'argent. Il s'agissait
de
se procurer une somme énorme pour l'exécution du
projet. Nul particulier, nul État même n'aurait pu
disposer des
millions nécessaires.  Le président Barbicane prit donc le parti, bien que
l'entreprise fût américaine, d'en faire une affaire
d'un intérêt
universel et de demander à chaque peuple sa coopération
financière. C'était à la fois le droit et
le devoir de toute la
Terre d'intervenir dans les affaires de son satellite. La souscription
ouverte dans ce but s'étendit de Baltimore au
monde entier, urbi et orbi.  Cette souscription devait réussir au-delà de
toute espérance. Il s'agissait cependant de sommes à
donner, non à
prêter. L'opération était purement désintéressée
dans le sens littéral du mot, et n'offrait aucune chance
de bénéfice.  Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'était
pas arrêté aux frontières des États-Unis;
il avait franchi
l'Atlantique et le Pacifique, envahissant à la fois l'Asie
et l'Europe, l'Afrique et l'Océanie. Les observatoires
de l'Union
se mirent en rapport immédiat avec les observatoires des
pays étrangers; les uns, ceux de Paris, de Pétersbourg,
du
Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie, de Hambourg,
de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne,
de Bénarès, de Madras, de Péking, firent
parvenir leurs compliments au Gun-Club; les autres gardèrent
une prudente
expectative.  Quant à l'observatoire de Greenwich, approuvé
par les vingt-deux autres établissements astronomiques
de la
Grande-Bretagne, il fut net; il nia hardiment la possibilité
du succès, et se rangea aux théories du capitaine
Nicholl.
Aussi, tandis que diverses sociétés savantes promettaient
d'envoyer des délégués à Tampa-Town,
le bureau de
Greenwich, réuni en séance, passa brutalement à
l'ordre du jour sur la proposition Barbicane. C'était là
de la belle et
bonne jalousie anglaise. Pas autre chose.  En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique,
et de là il passa parmi les masses, qui, en général,
se
passionnèrent pour la question. Fait d'une haute importance,
puisque ces masses allaient être appelées à
souscrire un
capital considérable.  Le président Barbicane, le 8 octobre, avait lancé
un manifeste empreint d'enthousiasme, et dans lequel il faisait
appel
"à tous les hommes de bonne volonté sur la
Terre". Ce document, traduit en toutes langues, réussit
beaucoup.  Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes
de l'Union pour se centraliser à la banque de Baltimore,
9,
Baltimore street; puis on souscrivit dans les différents
États des deux continents:  A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;  A Pétersbourg, chez Stieglitz et Ce;  A Paris, au Crédit mobilier;  A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;  A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;  A Turin, chez Ardouin et Ce;  A Berlin, chez Mendelssohn;  A Genève, chez Lombard, Odier et Ce;  A Constantinople, à la Banque Ottomane;  A Bruxelles, chez S. Lambert;  A Madrid, chez Daniel Weisweller;  A Amsterdam, au Crédit Néerlandais;  A Rome, chez Torlonia et Ce;  A Lisbonne, chez Lecesne;  A Copenhague, à la Banque privée;  A Buenos Aires, à la Banque Maua;  A Rio de Janeiro, même maison;  A Montevideo, même maison;  A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Ce;  A Mexico, chez Martin Daran et Ce;  A Lima, chez Thomas La Chambre et Ce.                                                            
           
                               Les souscriptions furent ouvertes.
 Trois jours après le manifeste du président Barbicane,
quatre millions de dollars étaient versés dans les
différentes
villes de l'Union. Avec un pareil acompte, le Gun-Club pouvait
déjà marcher.  Mais, quelques jours plus tard, les dépêches apprenaient
à l'Amérique que les souscriptions étrangères
se couvraient
avec un véritable empressement. Certains pays se distinguaient
par leur générosité; d'autres se desserraient
moins
facilement. Affaire de tempérament.  Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles,
et voici l'état officiel des sommes qui furent portées
à l'actif
du Gun-Club, après souscription close.  La Russie versa pour son contingent l'énorme somme de
trois cent soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles.
Pour s'en étonner, il faudrait méconnaître
le goût scientifique des Russes et le progrès qu'ils
impriment aux études
astronomiques, grâce à leurs nombreux observatoires,
dont le principal a coûté deux millions de roubles.
 La France commença par rire de la prétention
des Américains. La Lune servit de prétexte à
mille calembours usés et
à une vingtaine de vaudevilles, dans lesquels le mauvais
goût le disputait à l'ignorance. Mais, de même
que les
Français payèrent jadis après avoir chanté,
ils payèrent, cette fois, après avoir ri, et ils
souscrivirent pour une somme
de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. A
ce prix-là, ils avaient bien le droit de s'égayer
un peu.  L'Autriche se montra suffisamment généreuse au
milieu de ses tracas financiers. Sa part s'éleva dans la
contribution
publique à la somme de deux cent seize mille florins, qui
furent les bienvenus.  Cinquante-deux mille rixdales, tel fut l'appoint de la Suède
et de la Norvège. Le chiffre était considérable
relativement au pays; mais il eût été certainement
plus élevé, si la souscription avait eu lieu à
Christiania en même
temps qu'à Stockholm. Pour une raison ou pour une autre,
les Norvégiens n'aiment pas à envoyer leur argent
en
Suède.  La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers,
témoigna de sa haute approbation pour l'entreprise.
Ses différents observatoires contribuèrent avec
empressement pour une somme importante et furent les plus ardents
à
encourager le président Barbicane.  La Turquie se conduisit généreusement; mais elle
était personnellement intéressée dans l'affaire;
la Lune, en effet, règle
le cours de ses années et son jeûne du Ramadan. Elle
ne pouvait faire moins que de donner un million trois cent
soixante-douze mille six cent quarante piastres, et elle les donna
avec une ardeur qui dénonçait, cependant, une
certaine pression du gouvernement de la Porte.  La Belgique se distingua entre tous les États de second
ordre par un don de cinq cent treize mille francs, environ
douze centimes par habitant.  La Hollande et ses colonies s'intéressèrent dans
l'opération pour cent dix mille florins, demandant seulement
qu'il
leur fût fait une bonification de cinq pour cent d'escompte,
puisqu'elles payaient comptant.  Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant
neuf mille ducats fins, ce qui prouve l'amour
des Danois pour les expéditions scientifiques.  La Confédération germanique s'engagea pour trente-quatre
mille deux cent quatre-vingt-cinq florins; on ne pouvait
rien lui demander de plus; d'ailleurs, elle n'eût pas donné
davantage.  Quoique très gênée, l'Italie trouva deux
cent mille lires dans les poches de ses enfants, mais en les retournant
bien. Si
elle avait eu la Vénétie, elle aurait fait mieux;
mais enfin elle n'avait pas la Vénétie.  Les États de l'Église ne crurent pas devoir envoyer
moins de sept mille quarante écus romains, et le Portugal
poussa son dévouement à la science jusqu'à
trente mille cruzades.  Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six
piastres fortes; mais les empires qui se fondent
sont toujours un peu gênés.  Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de
la Suisse dans l'oeuvre américaine. Il faut le dire
franchement, la Suisse ne voyait point le côté pratique
de l'opération; il ne lui semblait pas que l'action d'envoyer
un
boulet dans la Lune fût de nature à établir
des relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait
peu prudent
d'engager ses capitaux dans une entreprise aussi aléatoire.
Après tout, la Suisse avait peut-être raison.  Quant à l'Espagne, il lui fut impossible de réunir
plus de cent dix réaux. Elle donna pour prétexte
qu'elle avait ses
chemins de fer à terminer. La vérité est
que la science n'est pas très bien vue dans ce pays-là.
Il est encore un peu
arriéré. Et puis certains Espagnols, non des moins
instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du
projectile comparée à celle de la Lune; ils craignaient
qu'il ne vînt à déranger son orbite, à
la troubler dans son rôle de
satellite et à provoquer sa chute à la surface du
globe terrestre. Dans ce cas-là, il valait mieux s'abstenir.
Ce qu'ils
firent, à quelques réaux près.  Restait l'Angleterre. On connaît la méprisante
antipathie avec laquelle elle accueillit la proposition Barbicane.
Les
Anglais n'ont qu'une seule et même âme pour les vingt-cinq
millions d'habitants que renferme la Grande-Bretagne. Ils
donnèrent à entendre que l'entreprise du Gun-Club
était contraire "au principe de non-intervention",
et ils ne
souscrivirent même pas pour un farthing.  A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les épaules
et revint à sa grande affaire. Quand l'Amérique
du
Sud, c'est-à-dire le Pérou, le Chili, le Brésil,
les provinces de la Plata, la Colombie, eurent pour leur quote-part
versé
entre ses mains la somme de trois cent mille dollars, il se trouva
à la tête d'un capital considérable, dont
voici le
décompte:   Souscription des États-Unis.... 4,000,000 dollars
 Souscriptions étrangères....... 1,446,675 dollars
                                 -----------------
 Total.......................... 5,446,675 dollars C'était donc cinq millions quatre cent quarante-six
mille six cent soixante-quinze dollars que le public versait dans
la caisse du Gun-Club.  Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les
travaux de la fonte, du forage, de la maçonnerie, le
transport des ouvriers, leur installation dans un pays presque
inhabité, les constructions de fours et de bâtiments,
l'outillage des usines, la poudre, le projectile, les faux frais,
devaient, suivant les devis, l'absorber à peu près
tout
entière. Certains coups de canon de la guerre fédérale
sont revenus à mille dollars; celui du président
Barbicane,
unique dans les fastes de l'artillerie, pouvait bien coûter
cinq mille fois plus.  Le 20 octobre, un traité fut conclu avec l'usine de
Goldspring, près New York, qui, pendant la guerre, avait
fourni à
Parrott ses meilleurs canons de fonte.                                                            
            Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que
l'usine de Goldspring s'engageait à transporter à
Tampa-Town, dans
la Floride méridionale, le matériel nécessaire
pour la fonte de la Columbiad. Cette opération devait être
terminée, au
plus tard, le 15 octobre prochain, et le canon livré en
bon état, sous peine d'une indemnité de cent dollars
par jour
jusqu'au moment où la Lune se présenterait dans
les mêmes conditions, c'est-à-dire dans dix-huit
ans et onze jours.
L'engagement des ouvriers, leur paie, les aménagements
nécessaires incombaient à la compagnie du Goldspring.
 Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé
par I. Barbicane, président du Gun-Club, et J. Murchison,
directeur de
l'usine de Goldspring, qui approuvèrent l'écriture
de part et d'autre.